Thibaud Tchertchian : peindre l'horizon de la norme

Un portrait de l'œuvre de Thibaud Tchertchian — vingt ans de peinture à la bombe, quatorze séries, deux cents toiles, et une question qui ne change pas : où commence le monstre ?

The Wall Post — Museum of Paris — 2026-02-28 — The Wall Post

Il existe une phrase dans les notes de travail de Thibaud Tchertchian qui résume vingt ans de peinture avec une précision que les critiques d'art n'atteignent que rarement : *"L'horizon n'existe pas. Il n'est que la limite entre le ciel et la mer."* Ce qu'il peint depuis 2003 — des portraits à la bombe noire sur lin blanc, des séries de figures floues arrachées aux marges du monde — c'est exactement ça : la ligne fictive qui sépare le normal de l'anormal, et tous les corps qui vivent à cet endroit impossible.

Museum of Paris est la plateforme qui archive et expose l'intégralité de ce travail. Pas une galerie. Pas un white cube. Un musée au sens premier — un lieu de mémoire pour une œuvre qui ne s'est jamais laissé circonscrire par les circuits habituels.


La technique comme argument

Thibaud Tchertchian est né en 1983 à Colombes, banlieue nord de Paris, d'origine arménienne. À dix-sept ans il publie un fanzine de street culture et fonde son premier collectif de graffiti. En 2003 il entre à l'École Supérieure d'Art de Rueil-Malmaison, puis à celle de La Réunion. La trajectoire académique existe, mais elle ne mange pas la trajectoire de rue — elle la transforme.

En 2009 il développe ce qu'il appelle la *peinture crachée* : une technique qui exploite un défaut de la bombe aérosol pour produire un jet à moitié accidentel, une projection de matière qui remplace la touche impressionniste par quelque chose de plus brutal et plus honnête. Le geste est continu, aérien, urgent — confiné par les limites de la toile comme le tag est confiné par les limites du mur. Il contraste avec le temps long de l'observation, des carnets de voyage, des photographies prises dans les rues de Bangkok, de Lhassa, de Paris, de Pékin.

C'est Marshall McLuhan appliqué à la peinture : le medium conditionne le message. Peindre avec une bombe, c'est accepter que le geste soit à moitié hors de contrôle. C'est travailler avec l'accident plutôt que contre lui. C'est retrouver, dans un contexte d'art contemporain, le geste des mains négatives de l'art pariétal — une peinture soufflée qui signifie l'individu, son groupe, son environnement.


Les séries — une cartographie des marges

L'œuvre de Thibaud Tchertchian s'organise en quatorze séries. Chacune est une réponse à un lieu, une époque, une question politique. Ensemble, elles forment ce qu'il appelle un *paysage social* — la norme définie par tout ce qui l'entoure et la contient.

**Blackwhite** (2013-2014) est peut-être la plus politique. Le titre vient du Novlangue d'Orwell — ce mot qui désigne simultanément le noir et le blanc, le vrai et le faux, l'obéissance aveugle à ce que le pouvoir désigne comme réel. Les sujets sont des manifestants thaïlandais photographiés lors du Bangkok Shutdown de 2013, mouvement qui déboucha sur un coup d'État militaire. L'exposition fut interdite. Toute référence à *1984* d'Orwell fut censurée dans le pays. Thibaud Tchertchian continua à peindre.

**Degenerate** (2015) prend son titre à l'exposition nazie de 1937, *Entartete Kunst*, qui opposait l'art moderne à l'art héroïque pur pour définir par contraste ce que le régime considérait comme normal. Des paysages expressionnistes habités de maisons solitaires, de forêts lugubres — la tradition d'Edward Hopper, de Charles Burchfield, de Norman Bates, détournée pour interroger qui décide de ce qui est dégénéré et qui ne l'est pas.

**Camera Obscura** (2017) est une série de portraits de Tibétains, peints à partir de photographies prises dans le Sichuan lors du déploiement du plan *One Road, One Belt* de Xi Jinping — développement économique et génocide touristique simultanés, caméras de surveillance aux carrefours des champs, paysans qui apprennent à sourire aux objectifs. La Camera Obscura est la chambre noire qui fixe ce qui est appelé à disparaître.

**Particles Evolution** (2016) travaille sur la psychologie des couleurs et la propagande visuelle — noir, blanc, rouge, la combinaison qu'Edward Bernays, père de la propagande politique moderne, désignait comme la plus efficace pour mobiliser le public. La question sous-jacente : l'histoire de l'art est-elle une histoire de la propagande des civilisations victorieuses ?

**Moonster Saudade** (2016) emprunte à la langue portugaise un mot sans équivalent ailleurs — *saudade*, la nostalgie de quelque chose qu'on n'a jamais connu, le manque d'un âge d'or perdu qu'on porte en soi sans y avoir jamais vécu. Des masques africains peints en aplats, une histoire réécrite sans le mensonge inhérent à l'historicisme des civilisations conquérantes.

**Apocalips** (2019) est peut-être la plus formellement classique — des compositions qui évoquent la Renaissance, des corps féminins comme des statues antiques, des couleurs acides. Des Vénus infertiles dans une nature souillée. Les derniers instants de Pompéi repeints avec les pigments du présent.

**Shadow Banned** (2019-2020) anticipe ce qui allait devenir une réalité banale : la censure algorithmique, la prison invisible des réseaux sociaux, l'isolement sans qu'on sache qu'on est isolé. Une série peinte avant que le mot *shadow ban* entre dans le vocabulaire courant.


Ce que le marché n'a pas vu

Thibaud Tchertchian a exposé à Bangkok, New York, Paris, Hong Kong, Chengdu, Tokyo, Roumanie, Belgique. Il a représenté les Nations Unies dans une campagne pour la qualité de l'air en 2017. Ses œuvres sont dans la collection de la Préfecture de Chengdu, dans la collection des Nations Unies Asie-Pacifique à Bangkok, dans la collection Cherqui, à l'Artothèque de Puteaux. Il a participé au festival Bukruk de street art à Bangkok aux côtés d'artistes internationaux reconnus.

Le marché de l'art parisien — les galeries du Marais, les foires contemporaines, le circuit Pompidou-Palais de Tokyo — ne l'a pas vraiment intégré. Pas de représentation exclusive, pas de galerie puissante derrière, pas de réseau de collectionneurs institutionnels. C'est précisément pourquoi Museum of Paris existe.

Le site ne prétend pas remplacer ce circuit. Il documente ce que ce circuit a manqué : vingt ans de travail cohérent, politiquement engagé, techniquement singulier, thématiquement constant. Une œuvre qui a traversé des censures réelles — des policiers en civil à l'inauguration d'une exposition, une galerie forcée de fermer — sans jamais modifier sa trajectoire.


Museum of Paris — le musée comme acte

L'idée derrière Museum of Paris est simple mais radicale : la cote d'un artiste n'a pas besoin de se construire dans l'opacité des transactions entre galeristes. Elle peut se construire en public, par une communauté de collectionneurs qui accèdent directement à l'œuvre, à l'histoire, à la trajectoire.

Quatorze séries documentées. Deux cents toiles. Un parcours qui va des banlieues parisiennes aux manifestations de Bangkok, des camps de surveillance du Sichuan aux algorithmes de censure des réseaux sociaux. Une cohérence thématique rare : la marge, le tabou, le corps hors-norme, la minorité effacée — peints avec la technique de celui qui vient de là, avec la rigueur de celui qui a traversé les beaux-arts, avec l'urgence de celui qui a vu la police fermer ses expositions.

Ce n'est pas un artiste qui attend d'être découvert. C'est une œuvre qui existe, complète, documentée, accessible — et qui cherche les gens capables de la voir pour ce qu'elle est.


*Thibaud Tchertchian est représenté sur Museum of Paris. L'ensemble de ses séries, œuvres et expositions y sont documentées.*

**museumofparis.com**

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